© Laetizia Bazzoni

Jérôme Colin

Nous sommes des êtres lents dans un monde trop rapide

Habitué à poser les questions, Jérôme Colin se retrouve cette fois-ci face à la caméra de Solidaris. Bien installés dans les locaux de la RTBF, nous avons parlé de son nouveau roman Je suis né dans la tempête, et de ce monde qui va toujours plus vite.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire Je suis né dans la tempête ?

Ce qui m’a donné envie, c’est Les Dragons. Dans ce livre, j’avais écrit sur les enfants en souffrance, les centres psychiatriques… Je m’étais dit que ça n’allait intéresser personne parce que le sujet était violent et tabou. Et en fait, c’est l’inverse qui s’est passé. Le livre a été beaucoup lu, et il l’est toujours aujourd’hui. C’est à la fois très chouette et très inquiétant que ce thème intéresse autant de monde.

Dans Les Dragons, j’avais vraiment travaillé sur les personnages et les symptômes, l’échec scolaire, le renvoi, l’anxiété, la dépression, l’automutilation… le mal-être des ados, en fait. Et puis je me suis demandé : « qu’est-ce que je vais écrire après ça ? » L’expérience a été tellement forte avec les lectrices et les lecteurs.

Alors j’ai décidé de dézoomer. Plutôt que de me concentrer sur le mal-être des gamins, j’ai voulu regarder la machine qui fabrique ce mal-être. Mon intuition de départ, ça a été de m’intéresser à la vitesse. Est-ce qu’on ne vit pas dans un monde qui va trop vite pour nous ? Depuis la révolution industrielle, puis informatique, est-ce qu’on n’aurait pas inventé des tonnes de machines qui vont trop vite pour nous ?

En travaillant, j’ai étudié la vitesse des machines et du monde… et notre lenteur à nous. Et j’ai réalisé que nous, êtres humains, sommes vraiment des êtres lents : biologiquement, affectivement, dans l’apprentissage. Pour faire confiance, pour aimer, pour faire un deuil, pour apprendre… il faut du temps. Et je me suis dit : voilà mon sujet. Mettre en scène un gamin un peu lent dans un monde trop rapide, et regarder la collision.

Tu décris un monde qui s’accélère sans cesse. Selon toi, quelles en sont les conséquences ?

En fait, ce qu’il faut regarder, c’est la grande photo. C’est ce que je me suis amusé à faire dans ce livre. Le Big Bang, c’était il y a 13,8 milliards d’années. Le Soleil et la Terre : 4,5 milliards. La première forme de vie : 3,5 milliards. On parle encore en milliards ! L’explosion cambrienne : 500 millions d’années. Les dinosaures : 230 millions. Et l’Homo sapiens : 300 000 ans.

Tout allait lentement ! Les gaz, les galaxies, les supernovas… tout ça a été d’une lenteur ! Puis on apparaît il y a 300 000 ans, on se sédentarise il y a 12 000 ans, on invente la roue, les routes, la voile… on commence à aller plus vite.

Et puis arrive la révolution industrielle. La vapeur, la vitesse devient mécanique. Ensuite Ford, les usines, l’horloge… Plus on produit vite, plus on gagne de l’argent.

Puis l’informatique arrive. On miniaturise, on accélère, encore et encore. Depuis cette révolution-là, l’accélération est absolument folle ! Il est impossible que ça ne nous fasse rien !

Dans le livre, un personnage conseille d’« habiter son époque en conscience et de trouver des endroits où la vitesse ne rentre pas ». C’est un conseil que tu donnerais aussi ?

C’est génial parce que c’est une solution pour mon petit personnage mais très honnêtement c’est aussi un peu des solutions pour moi. Cette phrase, je l’ai écrite après un an et demi de travail, et je me suis dit : c’est ça que je cherchais depuis le début.

Un prof entre dans une classe et dit à ses élèves : « Tout accélère dans notre monde, mais tout ne doit pas. L’amour ça ne doit pas aller plus vite, l’amitié ça ne doit pas aller plus vite, votre apprentissage ça ne doit pas aller plus vite… parce qu’en fait ce n’est pas possible. Essayez de trouver chacun un endroit, même minuscule, où la vitesse n’entre pas. »

Je suis content que tu sortes cette phrase là parce que je pense que c’est une des phrases du livre : comment continuer d’habiter humainement un monde trop rapide pour nous ? Il faut à tout prix que chacun trouve un endroit où la vitesse ne rentre pas. Ça peut être construire un mur, tondre sa pelouse, apprendre un instrument de musique, ou un petit jardin dans le sud de l’Italie, comme c’est le cas dans le roman.

La technologie promet de simplifier nos vies, mais elle accélère aussi tout. Quel rôle joue-t-elle dans cette sensation de tempête permanente ?

Quand j’entends aujourd’hui parler du mal-être des adolescents, du décrochage scolaire, du manque de sommeil, j’entends toujours la même réponse qui m’énerve : « c’est les écrans ». Mais les écrans, ils n’ont rien fait, ce n’est qu’un bout de verre ! Une fois qu’on a dit ça, la discussion est finie. On ne parle pas du vrai problème.

La télé, ça date de 1930. Elle s’est massifiée dans les années 50-60, et il n’y a pas eu de crise de santé mentale à cause de ça. Donc ce n’est pas l’écran le problème, c’est ce qu’il y a derrière : l’industrie de la Silicon Valley.

La télé ne te donne pas ce que tu veux en fonction de ton humeur et de qui tu es. Mais eux, oui. Leur économie, c’est notre attention. Plus on va rester des minutes sur leurs applications, plus ils vont être riches. Donc ils étudient nos failles pour nous attraper par tous les moyens possibles et imaginables. Ils sont obsédés par la vitesse et par l’argent.

Donc je voulais juste expliquer aux gamins que s’il y a des cœurs sur Instagram pour liker une photo, il y a une raison, rien n’est là par hasard. C’est parce que nous les êtres humains, on aime être aimés et on a besoin d’être rassurés sur le fait qu’on est aimables, aimés, valables… et donc on va tout le temps aller sur le téléphone pour vérifier s’il y a un cœur. Le scroll infini, le paiement en un clic, les notifications, Duolingo qui pleure quand tu ne viens pas… Ce sont des mécaniques très simples, utilisées partout.

Je voulais donc juste leur expliquer les bases de la manière dont l’économie de l’attention fonctionne parce qu’il y a quand même dans le monde une expérience sur 8 milliards d’êtres humains et on ne sait absolument pas comment elle va se terminer. Et c’est quand même inquiétant.

Quand le lecteur referme Je suis né dans la tempête, qu’aimerais-tu qu’il garde en tête ?

Qu’il a lu un roman ! Qu’il emporte Valério, Jessica, Francis, la mère, Bernard le prof… les personnages. Comme avec Les Dragons, où les lecteurs repartaient avec Jérôme et Colette. Je veux qu’il reparte avec les personnages et ce qu’il a traversé avec eux. C’est un roman et même s’il y a tout un thème de société derrière, j’espère que c’est avant tout un roman d’apprentissage. J’aime bien qu’on reparte avec mes personnages. Je n’écris pas des essais, j’écris des romans pour ça, pour partir à l’aventure et que ce soit un ami de plus à la fin.

Le nouveau roman de Jérôme Colin est disponible en librairie.

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