Elle observe depuis des décennies les transformations profondes de nos sociétés. Avec une parole libre, précise mais néanmoins optimiste, elle analyse la montée des extrêmes, l’appauvrissement des États, la perte de repères du camp progressiste et la nécessité de retrouver une énergie collective fondée sur la justice et la solidarité. Un entretien dense, sans concession, mais traversé par une lumière qui fait du bien.
Je suis toujours étonnée que tant de gens soient surpris. Les signaux étaient visibles depuis longtemps. En France, le choc de 2002 a été un avertissement majeur : voir le leader du Front National arriver au second tour, un homme qui assumait pleinement l’héritage fasciste de son parti, c’était un événement d’une puissance symbolique énorme. Il supplante un autre candidat, un homme probe, dont le bilan de Premier Ministre était positif avec des avancées majeures sur le plan social. La société civile l’a compris – les manifestations massives l’ont montré – mais les responsables politiques ont préféré considérer cela comme un accident. On a fait comme si ce vote n’était pas signifiant, alors que des millions de personnes l’avaient porté.
Les discours populistes prospèrent parce qu’ils nourrissent ce que Lévinas appelait les « passions tristes » : la peur, la colère, le ressentiment. Pendant ce temps, le camp du progrès a perdu son identité. Les luttes sociales sont des luttes de joie, c’est le plaisir d’être ensemble, d’envisager un avenir qui soit meilleur pour soi, pour ses enfants, pour son collègue, c’est ça le moteur. C’est ça le moteur qui a nourri les manifestations massives mais aussi les caisses de solidarité à l’origine de la création par les travailleurs et les travailleuses des mutualités. Il faut retrouver cet idéal : une société juste, solidaire, où personne n’est laissé de côté et où les services publics sont forts. Il faut retrouver cet idéal, le revendiquer, et remettre au centre la joie de vivre collective.
Je refuse absolument d’entrer dans une sémantique de la violence. Ce serait capituler idéologiquement et philosophiquement. C’est reconnaître l’entreprise mentale de nos adversaires. Je cultive la joie de vivre, je la porte en moi, et je ne la sacrifierai pour personne. Mon optimisme est combatif : je crois que la joie est une force politique.
Nous ne manquons pas de richesses. Nous n’en avons jamais produit autant. Si les sociétés s’appauvrissent, c’est parce qu’elles refusent de fiscaliser ceux qui en ont le plus.
Quand on refuse de faire contribuer les plus riches, on finit par couper dans tout ce qui fait tenir une société : l’éducation, la santé, l’indemnisation du chômage, les services publics essentiels. On nous répète qu’il faut faire des économies, qu’il faut réduire les dépenses. Mais ce discours n’est qu’un écran de fumée. La vérité, c’est qu’on ne veut pas toucher aux grandes fortunes. On préfère appauvrir l’État plutôt que de demander à un milliardaire de contribuer davantage.
Quand on ne peut plus ponctionner les plus pauvres – parce qu’ils n’ont déjà presque rien – on se met à les accuser. On parle de fraude sociale, on traque les allocataires, on les stigmatise. Mais la fraude fiscale, elle, est traitée avec une indulgence incroyable, alors qu’elle représente des montants sans commune mesure. On préfère s’acharner sur les vulnérables plutôt que de s’attaquer à ceux qui ont les moyens d’échapper à l’impôt.
Le débat public s’est profondément dégradé. Les gens ne s’écoutent plus. On n’est plus dans la confrontation d’idées, mais dans l’affrontement permanent, la surenchère, le clash. Dans ces conditions, même une parole forte, même une parole juste, a du mal à trouver sa place.
On me parle souvent de ma verve, de ma façon de m’exprimer. Mais pour moi, ça n’a jamais été une question de style ou de spectacle. Si ma parole a de la force, c’est parce qu’elle s’appuie sur quelque chose. Je ne parle jamais pour remplir l’air. Je parle parce que j’ai quelque chose à dire, parce que j’ai travaillé les sujets, parce que j’ai une conviction derrière chaque mot. Je ne suis pas là pour faire de l’audimat. Je mène des combats politiques, pas une carrière politique.
Je n’ai jamais séparé la forme du fond. La forme, c’est ce qui permet d’emmener les gens, de rendre une idée vivante. Mais si derrière il n’y a rien, ça ne sert à rien. Et à l’inverse, un discours très sérieux mais complètement désincarné, ça ne touche personne.
Ce qui compte, c’est que la parole soit habitée. Qu’elle soit claire, qu’elle soit précise, qu’elle soit ancrée dans une vision. C’est ça qui donne de la force. Pas le volume, pas les effets, pas la mise en scène. La force, elle vient du contenu, et de la manière dont on le porte.
Une parole qui refuse la résignation, qui refuse la brutalité, qui refuse la fatalité. Une parole qui rappelle que la politique n’est pas seulement un rapport de force, mais aussi un rapport de joie, de solidarité, d’espérance. Une parole qui invite à reconstruire un horizon commun et qui met en avant la nécessité d’aboutir enfin à une justice fiscale.
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